Les 16 et 17 juin derniers, se sont déroulées les premières 24 heures du Mans de la Super Season du WEC. Une 86ème édition qui s’annonçait particulière, en raison de la présence d’un seul constructeur en LMP1, à savoir Toyota. Les nippons étaient les seuls à présenter deux prototypes hybrides (une évolution de la TS050 déjà bien connue) face à une horde de prototypes thermiques emmenés par des équipes privées. L’ACO promettait un équilibre des forces en présence à l’aide d’une « équivalence des technologies » (EoT), sorte de BOP pour LMP1. En LMP2, la continuité était de mise tandis que le plateau GTE s’étoffait généreusement. Nous vous proposons ainsi un bref résumé de ce que les 24 heures du Mans 2018 ont délivré au public, dans chaque catégorie ; ainsi que, comme toujours sur Abcmoteur, mon opinion sur le sujet.

Toyota triomphe enfin des 24 heures du Mans : une victoire en demi-teinte ?

La position du constructeur japonais était compliquée : soit ils gagnaient Le Mans avec le risque de tomber sous l’adage « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » ; soit ils ne gagnaient pas, et l’issue aurait été plus que jamais difficile à justifier.

Une course exemplaire des 2 TS050 Hybrid

On ne peut leur enlever un fait toutefois. Les deux prototypes Toyota ont réalisé une excellente course. Rapidité et fiabilité ont été au rendez-vous pour les deux équipages, dont les seuls petites anicroches furent un stop-and-go pour la #8 et un ralentissement sur une moitié de tour de la #7 pour risque de panne sèche (comédie ou non, on ne le saura jamais). Toujours est-il que la performance fut là, même si effectivement la pression de la concurrence n’a pas dû être la plus pressante au cours de ces 24 heures du Mans. Seuls les équipages du Rebellion Racing sont restés dans la course, accusant toutefois une dizaine de tours de retard à l’arrivée. Pour les autres, trois abandons pour les BR1 (Jenson Button stoppant la course de la SMP Racing #11 sur problème mécanique dans la dernière heure…), accident pour la ByKolles, et une seule Ginetta rescapée terminant au fond du classement.

Bravo à toute l’équipe du Toyota Gazoo Racing pour avoir enfin réussi à dompter les 24 heures du Mans ! A noter d’ailleurs l’excellente prestation de l’attendu Fernando Alonso. Celui-ci réalisa en effet de beaux relais, notamment nocturnes, n’hésitant pas à offrir du spectacle sur des manoeuvres de dépassement osées. Pour l’arrivée, les deux TS050 se sont retrouvées roue en roue, avec en joli symbole les deux pilotes japonais Nakajima dans la #8 et Kobayashi dans la #7 réalisant le dernier relais.

Nakajima (#8] et Kobayashi (#7] entament leur tour d’honneur, riche en émotion et en applaudissements.

La frustration dans le camp de la Rebellion

Je tenais à souligner le superbe travail effectué par l’écurie suisse. Les deux prototypes Rebellion Racing ont rejoint l’arrivée en troisième et quatrième position avec les honneurs. Parmi les LMP1 thermiques, ce sont les seules à avoir véritablement réalisé une belle course avec un niveau de performance élevé. Alors, certes, le retard sur les Toyota fut grand. Mais on peut pointer du doigt la réglementation ainsi que l’EoT qui semblent clairement avoir profité au constructeur japonais sur cette édition des 24 heures du Mans. D’où les nombreuses critiques à l’encontre de nos vainqueurs 2018 ! L’équipage #3 monte sur le podium, ayant réalisé une course moins chahutée que la voiture #1, dont Lotterer arrachait le nez dès le premier virage.

L’équipage Rebellion Racing #3 s’offre un podium à l’issue des 24 heures du Mans 2018; l’équipage #1 suit en 4ème position.

LMP2 : de domination et de réglementations

En LMP2, la belle bataille des qualifications ouvrait de nombreuses perspectives pour la course. Toutefois, au bout des 24h, c’est l’équipage #26 G-Drive Racing qui a plié cette édition avec 2 tours d’avance sur l’Alpine #36. Une superbe performance et une victoire semblait-il méritée…

… Mais à l’heure où j’écris ces lignes, l’ACO et la FIA disqualifiaient l’équipage pour une question réglementaire sur la tour à carburant utilisée lors des arrêts aux stands. Ceux-ci semblaient trop rapides par rapport à la concurrence ; l’écurie a fait appel. C’est avec des pincettes donc que j’annonce la victoire de l’équipage #36 Signatech Alpine Matmut, 40 ans après la victoire de la mythique Alpine Renault A442B aux 24 heures du Mans 1978. Joli clin d’oeil ! Une belle publicité également pour la nouvelle A110 qui ne démérite pas (à son niveau) sur circuit, comme le démontre notre essai avec vidéo.

Pas forcément sous la lumière des projecteurs pendant sa course, l’Alpine #36 est malgré tout récompensée de sa belle prestation !

Le GTE Pro : l’étoile montante des 24 heures du Mans

Il faut bien l’avouer, l’attrait général pour cette catégorie se renforce d’année en année. En 2018, les arguments sont nombreux : l’armada de Porsche pour contrer celle de Ford au Mans, le retour en WEC et sur l’épreuve mancelle de BMW avec sa nouvelle M8 GTE, le renouvellement de la Vantage pour Aston Martin Racing, et la présence de 6 constructeurs avec Ferrari et du Corvette Racing.

Une victoire impressionnante de Porsche face aux Ford

Pour fêter son 70ème anniversaire, la marque de Zuffenhausen convoyait 4 911 RSR officielles dans la Sarthe cette année. Deux aux couleurs de livrées historiques (Pink Pig et Rothmans) font écho aux grands succès en endurance de Posrche durant les années 1970. Avec un chrono incroyable en qualifications (3:47:504, record du circuit en GTE), la #91 partait aux avant-postes. Toutefois en course, c’est le cochon rose #92 qui, à la faveur d’une safety car avantageuse le samedi soir, prenait le large pour ne plus jamais être inquiétée. Superbe victoire.

 

Pour le reste du podium, la bataille fut plus ouverte, notamment entre la Porsche #91 et les Ford GT (voir notre Journée Test avec les équipes Ford Performance). Bourdais dans la #68 s’est montré particulièrement offensif le dimanche matin, avec des batailles épiques aux limites du respect du règlement. A l’arrivée, Porsche signe un doublé mérité devant les deux Ford GT #68 et #67.

Auteur de la pôle aux mains de Bruni, l’équipage #91 confirme en course avec une seconde place âprement gagnée.

Une première prometteuse de BMW en GT aux 24 heures du Mans

Nouvelle auto et nouveau programme pour BMW, en collaboration avec MTEK. Le constructeur bavarois dévoile même sa Série 8 de série pour marquer les esprits.

Avec deux M8 GTE en milieu de grille avec des performances honorables, BMW profitait de la BOP pour voir ses espoirs grandir. Les deux autos réalisent un excellent début de course avec une remontée honnête. L’abandon de la #82 fut un coup dur, mais la #81 aurait pu jouer le podium sans un problème mécanique. La survivante ralliera l’arrivée en 12ème position de la catégorie, un résultat certes moyen mais encourageant au vu de la course. La performance semble là, reste à travailler sur la fiabilité et acquérir de l’expérience pour revenir en force aux 24 heures du Mans 2019 ! Ce sera 20 ans après la victoire de la BMW V12 LMR… Je dis ça, je ne dis rien !

Aston Martin Racing en difficulté, mais à l’arrivée

Les anglais disposent d’une nouvelle mouture de la Vantage GTE, après s’être offert la victoire aux 24 heures du Mans 2017 avec l’ancienne génération. La nouvelle motorisation turbo (collaboration Mercedes AMG) est certes plus discret, mais esthétiquement cette Vantage en jaune flashy attire les regards ! Toutefois, en termes de performance pure, c’est une certaine agonie qu’ont vécu les deux équipages AMR en essais libres et en qualifications, avec des chronos éloignés de leur propre référence de 2017.

Après ajustement de la BOP, la tendance ne s’est pas inversée pour les autos #95 et #97 du constructeur britannique. En revanche, les 24h semblent s’être très bien passées d’un point de vue fiabilité, puisque les deux Vantage rallient l’arrivée. L’équipage #95 du « Dane Train » rafle une 9ème position en GTE Pro. A suivre !

Une Balance Of Performance toujours discutable

Comme toujours, les résultats font beaucoup parler de la fameuse BOP, censée équilibrer les performances entre les équipes. Malgré des interventions logiques entre les qualifs et la course, avantageant AMR, BMW, et bridant Porsche notamment, la hiérarchie n’a guère évolué. La suprématie de Porsche en performance paraissait nette même à l’oeil nu : la Vmax des 911 (pointe mesurée à 317 km/h en course) impressionne, et les Ford auront bien des difficultés à lutter lors de cette édition des 24 heures du Mans. Mais encore une fois, ces débats sont très animés après chaque course du championnat…

En GTE Am, nouvelle consécration pour Porsche

C’est avec la #77 du Dempsey-Proton Racing que le constructeur allemand réalise la victoire en Am. La course a été menée d’une main de maître par l’équipage de l’écurie de Patrick Dempsey, poursuivi de près par notamment la Ferrari #54 Spirit Of Race. Bravo à Porsche pour cette performance d’avoir remporté les deux catégories GT lors de la même édition des 24 heures du Mans !

Une édition en demi-teinte ?

La question que beaucoup se sont posée n’a toujours pas trouvé de réponse. Il est certain que cette 86ème édition des 24 heures du Mans n’a pas apporté le suspense haletant ou les rebondissements des précédentes. Il faut dire que 2016 et 2017 (pour ne citer qu’elles) ont été de palpitantes courses à de multiples niveaux, il devenait compliqué de surenchérir dans le spectacle !

Toutefois, ces 24 heures du Mans 2018 restent un succès, et l’affluence (longtemps pressentie en forte baisse de 50.000 spectateurs) le prouve en se montrant stable. La victoire tant attendue de Toyota en Sarthe s’est enfin produite, et même si le contexte déplaît à un certain nombre, on ne peut leur retirer la persévérance, la passion que le Gazoo Racing soulève, et la copie quasi-parfaite rendue ces 16 et 17 juin. La présence de Fernando Alonso en piste, et encore plus sur le podium, aura ravi les foules et certainement attiré du monde. En outre, le spectacle visuel et sonore offert par Porsche a marqué les esprits pour leur 70ème anniversaire, et globalement le plateau GTE poursuit sa conquête des coeurs de passionnés.

Effectivement et ce sera ma conclusion de ce bilan, je crois vraiment que la réglementation actuelle du LMP1 atteint ses limites; le public n’y trouve plus son compte en 2018 et les écuries privées ont paru se décourager face à l’intouchable Toyota. Toutefois, LMP2 et GTE continuent, avec leurs points positifs et négatifs, à me passionner ainsi que des millions de fans d’endurance. Le futur de la catégorie reine passe par une refonte, qui semble bien entamée et prometteuse.

Les futures réglementations en WEC et aux 24 heures du Mans : un bel avenir ?

Dans le cadre de cette édition du double tour d’horloge sarthois, les officiels de l’ACO et de la FIA ont exprimé les pistes que vont suivre la réglementation à partir de 2020. Nous nous orientons vers un retour modernisé aux GT1 dont le nom n’est pas encore acté (LM-GTP ?). Il s’agirait plus ou moins de prototypes carrossés de manière significativement plus proche des supercars, hypercars ou concept-cars des constructeurs. Une manière de mieux identifier les autos et de passionner d’avantage le grand public.

En sus, les budgets globaux seront réduits par 4 en comparaison à un programme LMP1 actuel; l’hybridation sera toujours de la partie (200 kW) en complément d’une puissance thermique plafonnée à 700 chevaux (motorisation libre) et d’un poids maximum de 980 kg. La technologie développée par chaque constructeur devra obligatoirement être mise en vente, afin de permettre à des écuries privées de poursuivre leur importante participation au WEC et aux 24 heures du Mans.

Personnellement, je me réjouis de ces orientations à moyen terme qui vont ré-ouvrir les débats en catégorie reine. J’espère une diversité des solutions (aérodynamiques, motorisations) afin que le plateau soit aussi hétérogène que compétitif, entre plusieurs constructeurs et des teams privés. L’intérêt est vif parmi les différents acteurs, et l’avenir semble promis. Rendez-vous en 2019 pour la seconde édition des 24 heures du Mans de cette Super Season, et en 2020 pour un WEC réinventé.