80 km/h sur les routes : pourquoi c’est injuste et injustifié

80 km/h sur les routes : pourquoi c’est injuste et injustifié

Demain, l’abaissement de la limitation de vitesse sur les routes départementales devrait être officialisé. Forcément, l’Etat n’y voit que du bon. Et nous, forcément (bis), on est nettement moins emballés. Voici pourquoi.

Les résultats de l’expérimentation sont un curieux secret d’Etat

La baisse des limitations de vitesse est réclamée depuis longtemps par des associations de lutte contre l’insécurité routière. Pour leur faire plaisir, et conscient qu’une telle mesure est très impopulaire, le gouvernement de Manuel Valls avait décidé de faire un petit pas en ce sens en 2015, avec une expérimentation sur trois sections : 17 km de la RN7 dans la Drôme, 55 km de la RN151 entre la Nièvre et l’Yonne, et 13 km de la RN57 en Haute-Saône. Le test devait durer deux ans et conduire à un bilan, qui validerait ou non une généralisation de la baisse.

Le problème ? Aucun bilan à l’horizon. L’Etat n’a jamais rien publié ou même fait un commentaire officiel sur ce test et ses effets. Ce qui met forcément un doute : si rien n’est dit, c’est que les résultats ne vont pas dans le sens espéré. Un silence qui agace du côté des sénateurs. Une cinquantaine a écrit au gouvernement pour avoir accès aux résultats. Le président du Sénat, Gérard Larcher, a publiquement demandé le bilan lors d’une interview télévisée. Et si la mortalité a baissé dans ces zones, l’expérience restera contestable car bien souvent la route a été réaménagée.

Des éléments de langage exagérés voire bidons

La Sécurité Routière a envoyé aux préfets en décembre (preuve que la décision a été prise depuis longtemps) un petit dossier contenant des arguments et éléments de langage afin de défendre la mesure.

Le problème ? C’est que la plupart sont exagérés, ou carrément incorrects. L’Etat flirte avec la désinformation. Il est ainsi mentionné que 80 km/h au lieu de 90, c’est 30 % d’émissions de polluants en moins. Dans la réalité, c’est plutôt 10 %. Pire, côté freinage, à 80 km/h on nous présente une distance d’arrêt totale de 64 mètres, avec 22 mètres pour le temps de réaction et 42 mètres pour le freinage, au lieu de 81 mètres à 90 km/h (25 + 56 mètres). Or, ces distances sont d’un autre siècle. Nos confrères d’Auto Plus indiquent qu’un Dacia Duster freine de 90 à 0 km/h en 33 mètres, bien moins que les 56 mètres annoncés !

Alors oui, réduire la vitesse fera bien baisser les consommations et distances d’arrêt, mais dans des proportions moindres que ce que promet la Sécurité Routière, qui se la joue marseillaise.

Aucune distinction entre vitesse excessive et vitesse mal adaptée

La Sécurité Routière indique qu’en 2016, le facteur vitesse excessive ou vitesse inadaptée est présent dans 32 % des accidents. Le problème ? Ne pas distinguer les deux. C’est très différent de ne pas respecter les limitations en vigueur ou les respecter mais ne pas ralentir quand c’est nécessaire. Sur une route limitée à 90 km/h, il ne vous viendrait actuellement pas à l’idée de passer chaque virage à 90 parce que le code de la route vous y autorise.

Il faut aussi faire la part des choses dans les statistiques de la mortalité routière, et peut-être mettre de côté les accidents avec au volant des conducteurs inconscients qui se sont délibérément mis en danger, roulant avec le mépris de toute notion de sécurité routière. D’ailleurs, cette mesure a peu de chance de faire baisser la mortalité routière : en matière de vitesse, ceux qui ont la mauvaise habitude de rouler vite ne changeront pas. Et ceux qui ne respectent pas le 90 km/h aujourd’hui ne respecteront pas le 80 km/h demain.

Toujours la même rengaine

Il faut agir pour inverser la courbe de la mortalité ? On pense à la vitesse. La musique est bien connue. Si c’est la première fois depuis des décennies qu’une limitation va être baissée au niveau national, l’Etat s’est attaqué à la vitesse avec un autre moyen depuis 15 ans : les radars automatiques.

Le problème ? Rien ne semble dans les cartons pour combattre d’autres fléaux, à commencer par l’alcool. Aucune généralisation de la baisse du taux à 0,2 g (en vigueur pour les jeunes permis). On a beau nous répéter à coup de pubs de prévention « celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas », on continue d’autoriser les conducteurs à prendre un verre ou deux avec un taux permissif de 0,5 g. Si c’était 0 ou 0,2 (une marge pour ne pas faire sonner la machine si on garde des traces d’alcool dans le sang longtemps), ce serait nettement plus clair. Aucun verre, point. Mais on a toujours cette impression que l’Etat veut ménager toute la filière de l’alcool, des producteurs aux revendeurs. Par ailleurs, la visite médicale pour les personnes âgées n’est encore pas à l’ordre du jour, le casque pour les cyclistes adultes n’est toujours pas obligatoire…

Des situations dangereuses

Avec cette mesure, les automobilistes vont se retrouver à la même limitation que les camions. Le problème ? Si un poids lourd va bien à 80 en ligne droite, dès que la route serpente, monte et descend, sa vitesse moyenne fond comme neige au soleil. Pour l’automobiliste, c’est bien moins le cas : il se relance plus vite en cote, ralentit moins en courbe… De quoi attiser l’envie de dépasser, mais il y aura 10 km/h de moins pour accélérer vite et bien. Ce qui pourrait amener à des manœuvres dangereuses, surtout sur des axes où aucun créneau de dépassement sécurisé n’est aménagé.

Une mesure passée en force

Evidemment, si on demande l’avis des Français via un référendum, l’issue du vote ne laisse guère de doute. Une telle mesure doit forcément être imposée. Le souci, c’est qu’elle n’a jamais été clairement évoquée par le président Macron, dont le discours depuis son élection est « je fais ce que j’ai dit ». Là, ce ne sera plus vraiment le cas.

Ce qui est plus dérangeant, c’est que la mesure a été décidée sans aucune contradiction et concertation. Et c’est là où vraiment on veut en venir dans cet article. Bien sûr, nous ne sommes pas manichéens et pas opposés à la mesure juste pour défendre notre plaisir de conduire et parce que nous aimons l’automobile. On comprend les idées, il y a de vrais fondements, et 10 km/h de moins ne va pas bouleverser les temps de trajet.

Mais l’Etat n’a jusqu’à présent jamais donné l’impression d’accorder un peu d’attention aux arguments de la partie adverse. Il n’y a aucune consultation officielle. Surtout, d’autres pays ont fait le chemin inverse, comme le Danemark, avec une augmentation de la limitation de 80 à 90 km/h sur des portions, qui a fait baisser la mortalité. Cela est cependant allé de pair avec des investissements pour sécuriser les routes. Car la vraie sécurité routière, elle passe par l’état du réseau.

Bref, il y a largement de quoi démontrer les incohérences et les non fondements du raisonnement de l’Etat, mais celui-ci continue pourtant d’avancer tête baissée.