Le 17 octobre dernier sortait enfin sur Playstation 4 Gran Turismo Sport, dernier opus d’une série légendaire de jeux de course automobile. Comme ses prédécesseurs, le titre a fait couler beaucoup d’encre tant il a été attendu par les joueurs, d’autant plus avec une date de sortie repoussée de presque un an et une concurrence sur console qui s’est exacerbée.

Même si le logo du boîtier conserve le fameux « Real Driving Simulator » que l’on connaît depuis le tout premier Gran Turismo, le jeu nous accueille désormais à son lancement avec un slogan un tantinet différent : « Driving Is For Everyone ». Les deux ne sont pas incompatibles, mais cela annonce toutefois la couleur d’un changement de trajectoire pour la série. Voici notre retour sur Gran Turismo 7.

 

Le glorieux héritage de Gran Turismo

C’est en 1998 que le premier du nom sort dans nos contrées européennes, révolutionnant le jeu de course automobile avec des graphismes, une jouabilité et un contenu inégalé par la concurrence sur console. Nombre d’entre nous avons passé des heures à nous passionner pour l’automobile en prenant le contrôle des plus mythiques sportives japonaises et américaines. Pour combien fut-ce la naissance d’une passion pour les Skyline, les Supra ou autres NSX ? Sans oublier la Dodge Viper GTS…

Ce premier Gran Turismo proposait un mode solo à la durée de vie incroyablement longue, un mode arcade avec possibilité d’écran séparé pour 2 joueurs (la belle époque !), et posait évidemment les bases du système de permis à passer pour débloquer les compétitions, de concessions où aller acheter ses voitures ainsi que du garage où l’on pouvait modifier pièces moteur et carrosserie pour améliorer les performances de ses bolides. La licence a également, au fur et à mesure des opus, développé un marché de l’occasion qui permettait au joueur d’acquérir ses véhicules moins chers et dans des séries différentes du neuf : d’où un catalogue de voitures exponentiel atteignant 1200 dans le sixième épisode. De quoi faire frémir les collectionneurs dont le but ultime était d’avoir le garage avec le plus grand nombre de beautés possible !

Les générations de console ont évolué et Gran Turismo avec elles : GT3 redonnait une claque visuelle avec l’arrivée de la Playstation 2, tandis que GT5 (d’abord le prologue puis le jeu complet) s’adaptait à la Playstation 3 avec encore et toujours le leadership indiscutable des jeux de course sur console. C’est d’ailleurs à ce jour toujours lui qui détient le record au chart du meilleur lancement pour un jeu de voitures. Même si le sixième opus a connu bon nombre de critiques pour n’avoir été qu’une courte évolution en comparaison du 5, la série a gardé une importance majeure dans le monde du jeu vidéo.

La période Playstation 3 a marqué le développement massif du multijoueur en ligne, virage bien abordé par Gran Turismo 5 et, pour le coup, bien poursuivi par le 6. Les années ont été fastes pour la croissance de la GT Academy, qui donnait la chance aux meilleurs joueurs de Gran Turismo d’intégrer à terme un programme de course automobile réel en partenariat avec Nismo. Le processus s’est montré fructifiant avec de jeunes pilotes embarquant pour des grandes compétitions, notamment au top de l’échelle les 24h du Nürburgring en GT3 et les 24h du Mans avec le programme Nismo en LMP1 en 2015. Un rayonnement inédit du jeu vidéo sur le monde de la compétition automobile.

Un renouveau dans l’air du temps

C’est dans ce contexte que GT Sport avait fort à faire avec son ancrage dans l’univers Playstation 4. La nouvelle génération de consoles donne le change avec des performances encore supérieures et un avènement du jeu en ligne. La course automobile n’est pas en reste puisque se sont bien installés les concurrents Project Cars et dans une moindre mesure Assetto Corsa, sur le crédo bien en vue de la simulation (on s’éloigne du jeu vidéo pour se rapprocher au plus près de la vraie conduite et des vraies conditions de la course automobile). De plus, sur la console concurrente, c’est la série Forza Motorsport qui construit elle aussi une histoire de plus en plus convaincante afin de titiller les productions de Polyphony Digital.

En réponse, Kazunori Yamauchi présente un GT Sport bien différent de ses ancêtres. En effet, le cœur du jeu n’est plus son mode solo incroyablement riche, mais au contraire son mode online. Pour surfer sur la vague grandissante de l’eSport, le studio a choisi de tout miser sur un mode multijoueur le plus abouti et convaincant possible, axé sur la compétition. Ce souhait est marqué par un partenariat emblématique signé avec la FIA : allons-nous vers un championnat du monde officiel sur GT Sport ? Nous n’en sommes encore pas là dans les faits, mais les bases sont posées.

Les retours commerciaux sur le lancement du jeu sont en tout cas probants : au Japon, au Royaume-Uni et en France, GT Sport a fait la course en tête des charts. L’exemple français est parlant : lors de la semaine de lancement, la version de base se classe #1 devant FIFA 18, la version avec manette Dualshock Silver se classe #3, suivie en #4 par la version « Collector ». Une belle performance qui montre que l’engouement autour de Gran Turismo est toujours là ! Maintenant, trois semaines après la sortie, nous allons nous pencher objectivement sur le jeu pour voir ce qu’il en est, et rassembler dans les grandes lignes l’ensemble des différentes opinions d’acheteurs et joueurs de GT Sport.

Le contenu : des nouveautés et des déceptions

Rappelons-nous que la promesse de GT Sport vis-à-vis des précédents est très différente, ainsi le contenu évolue. Exit la liste XXL de voitures avec un grand nombre de modèles dérivés. « Seulement » 165 voitures disponibles dans cet épisode, dont un certain nombre de véhicules fictifs, que ce soit les concepts « Vision Gran Turismo » ou des modèles de course inventés sur base d’une auto réelle. La priorité est résolument la compétition avec une proportion de voitures de course très importante et un nombre restreint de véhicules de série. On rassemble donc  la crème des GT3 ainsi que des plateaux plaisants dans d’autres catégories (Gr4 par exemple) afin d’assurer un joli spectacle en piste. Petite remarque : étonnant de voir disparaître la dénomination LMP1 alors que le jeu a noué un partenariat avec la FIA. Reste que la diversité y est, rares seront les joueurs à rapidement s’ennuyer vis-à-vis du choix des véhicules, d’autant que l’on peut noter l’apparition logique de Porsche qui saura raviver la flamme des nombreux fans de la marque.

En revanche, côté circuits cela sera plus difficile à défendre pour le studio. Le nombre de tracés est drastiquement en baisse. On note l’absence de pistes incontournables telles que Spa-Francorchamps ou Laguna Seca. Impardonnable pour un jeu de course automobile de cette ampleur. Heureusement, le Nürburgring est présent, accompagné par des jolis circuits tels que Brands Hatch, Mount Panorama ou Suzuka. Comme à son habitude, GT fait la part belle aux circuits fictifs ; à noter cependant l’absence des désormais légendaires Trial Mountain ou Gran Valley qui font vibrer les fans de la première heure. En bref, ce n’est pas l’effet miroir qui nous fera rêver lorsque l’on voit le peu de circuits et de configurations disponibles.

Attaquons-nous désormais au mode solo qui pour un grand nombre de fans est la base incontournable d’un bon GT. Eh bien à différente époque, différentes mœurs… Le mode Gran Turismo a tout bonnement disparu, avec lui le marché de l’occasion, le passage des permis et la progression d’une carrière palpitante. Voilà qui risque de déconfire nombre de fans de la première heure qui voulaient revivre l’expérience de ce mode solo si particulier, ou les joueurs dont la connexion internet insuffisante pourrait être pénalisante en multijoueur. Reste un sommaire mode arcade permettant d’affronter l’IA et de jouer en écran séparé en 1 vs 1, ainsi qu’une école de conduite qui pourra grandement aider les novices à acquérir les bases du pilotage sur circuit.

De son côté, le développement du mode online se concrétise par de belles nouveautés, parmi lesquelles la possibilité de créer un salon avec tous les paramètres personnalisables ou encore un système de rating à la performance et au fair-play. Ce dernier, également instauré dans Project Cars 2, permet un matchmaking entre joueurs de niveau similaire afin d’assurer des courses d’un niveau équilibré et donc plus intéressantes. Sur le papier, c’est une très belle initiative, mais le résultat n’est pas toujours satisfaisant tant il est facile de perdre des points de rating pour une sortie de route ou un accident dont vous n’êtes pas responsable. Le système reste une intelligence artificielle basique qui ne sait pas faire le travail d’un commissaire de course.

A suivre dans ce mode online comment le studio va concrétiser ce partenariat avec la FIA, car pour l’instant rien de concret dans le pipeline. Ce virage de l’eSport est en tout cas le bienvenu, la pratique se développant massivement à des échelles locales mais surtout nationales et internationales.

Belle nouveauté à souligner avec la compatibilité Playstation VR, c’est-à-dire le casque de réalité augmentée de Sony. Pour une immersion la plus totale dans la course automobile, rien de tel que ce mode VR qui vous permettra de tourner le regard dans tous les sens afin d’observer votre environnement, votre adversaire dans votre rétro, le virage suivant … Ou l’intérieur de votre véhicule dans un mode dédié purement esthétique. Un regret : rouler en VR n’est disponible qu’en mode arcade en 1 vs 1 contre l’IA. Après tant d’années de développement, il est véritablement dommage de se contenter de si peu alors que le rendu est plaisant et plutôt réussi.

Pour en finir sur le contenu, GT Sport marque l’apparition d’un mode photo des plus réussis. Graphiquement impeccable, ce mode vous permet de placer votre bolide préféré dans une sélection de lieux aussi variés que possible. A vous de choisir ensuite l’angle de vue afin d’en extraire le parfait cliché pour votre fond d’écran. Gadget pour certains, cet outil n’en reste pas moins ludique, couplé à un éditeur de livrées pour les voitures qui vous permet de modifier les éléments autocollants et de couleur. Dommage que l’on ne puisse se les partager entre joueurs.

Prise en main GT7 : un jeu plaisant mais pas exempt de défauts

La première chose que l’on peut directement en dire, c’est qu’il est très beau ! A travers les vidéos et les premières minutes de jeu, il est clair que graphiquement, GT Sport a été bichonné. Joli sur PS4 standard, il devient même très joli sur PS4 Pro avec des détails plus fournis, notamment à l’arrière-plan et dans les jeux de lumière. La modélisation des véhicules est excellente, les circuits sont convaincants à l’image de la légendaire boucle nord du Nürburgring, et les différences visuelles entre les moments de la journée sont très bien réalisées. L’éblouissement du soleil levant à l’aube est par exemple un plaisir visuel, même si c’est un cauchemar pour trouver son point de repère de freinage ou de passage en courbe.

Au niveau des sensations de conduite, il apparaît très clair le souhait des développeurs d’ouvrir Gran Turismo au plus grand nombre : il est plus facile à prendre en main que ses prédécesseurs et la conduite est moins exigeante pour les novices. La jouabilité à la manette est naturelle, tandis que le force feedback (réglé assez puissant) apporte au volant des informations suffisantes pour apprécier le comportement de la voiture et les aspérités des vibreurs. N’en attendez toutefois pas d’avantage car le registre choisi n’est pas la simulation pure et c’est assumé par ce « Driving is for everyone » de l’intro. D’un positionnement proche simulation auparavant, on glisse vers une « simcade » (contraction de simulation et d’arcade) moins pointue et plus accessible. Cela n’empêche en rien Gran Turismo Sport d’être plaisant à conduire. On se prend évidemment au jeu de repousser les limites de la voiture, de freiner tard, de trouver la meilleure trajectoire et d’atteindre la plus grande Vmax en bout de ligne droite !

Elément régulièrement pointé du doigt par les détracteurs, la modélisation du son des voitures a fait des progrès. Moins d’effet « aspirateur » ou de sons copiés collés d’une auto à l’autre que dans GT6, même si la personnalité de certains moteurs charismatiques n’y est pas. Prenons les tristes exemples de deux de nos GT3 préférées : BMW Z4 et Ferrari 458. De la même manière, les bruits liés aux pneumatiques sont de base exagérés voire dérangeants : un petit passage dans les réglages du jeu vous permettra au moins de corriger ce petit défaut.

A placer dans la catégorie des ratés, le mode rallye n’est pas abouti et on lui préfèrera nettement des titres spécialisés pour prendre du plaisir sur terre. On lui ajoute l’intelligence artificielle qui ressemble en tous points à celle des précédents GT. Les adversaires sont sur une ligne de trajectoire inchangée, se suivent à la file indienne sans même se donner le change entre eux. Lorsque vous les suivez et les dépassez, ils sont amorphes, quitte à vous percuter si vous traversez leur champ de progression. En revanche ils peuvent se montrer agressifs pour vous dépasser en entrée de courbe, et c’est rarement joli à voir.

 

Conclusion : quel avenir pour GT Sport ?

Force est de constater que nos craintes sont le reflet de nombre de retours de joueurs sur le net. Gran Turismo déçoit beaucoup parmi les fidèles de la série, notamment avec l’abrogation du mode solo qui était l’âme du jeu pour ceux-là. Malgré de longues années de développement, quelques défauts historiques subsistent comme le son des voitures parfois moyen et le comportement de l’IA. Ce dernier n’était clairement pas une priorité dans le processus de développement qui s’est visiblement concentré sur trois axes : un jeu graphiquement au top, accessible à tous, et orienté compétition online.

Sur ces axes, le pari paraît réussi avec à la clé un jeu de course automobile très beau et plaisant à conduire. Effectivement accessible à tous, le jeu plaira au grand public et saura attirer les novices dans ses filets avec son école de conduite et son mode online gradé. Bien sûr, GT Sport risque de laisser sur le bord de la route les pilotes exigeants qui se tourneront vers la concurrence plus axée simulation ; les nostalgiques se scinderont en deux groupes : les déçus de la nouvelle orientation du jeu, et les joueurs occasionnels qui trouveront du plaisir à empoigner la manette pour quelques tours de circuits le dimanche soir. Le mode online est dans le vrai de l’attente du marché et par conséquent est promis à un bel avenir, si tenté que les développeurs continuent de mettre la main à la pâte avec des mises à jour régulières pour constamment améliorer les outils et faire vivre la communauté.

C’est sur le dernier point que l’avenir de Gran Turismo Sport se jouera après un lancement commercial réussi : le pari engagé sur l’eSport est celui du futur. Maintenant, il s’agira de concrétiser le partenariat avec la FIA de la même manière que la GT Academy, qui a suscité des vocations, a créé des débouchés et mis en lumière la saga. La question qui se pose sur ce sujet médiatique est la suivante : est-ce que les pilotes les plus aguerris du monde de la simulation automobile accepteront de se porter sur un jeu moins pointu et moins exigeant afin de convoiter un baquet dans la vraie vie ? Sachant qu’ils ont à leur disposition de fabuleux outils sur la plateforme PC tels qu’iRacing ou Rfactor 2 où le niveau d’exigence est autrement plus fort et le niveau de compétition quasiment professionnel ?